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30 décembre 2008 2 30 /12 /décembre /2008 13:17
même si notre orgueil en prend un coup !!!

Des ministres qui font office de chefs de rayon

Ce genre d’anecdotes fâcheuses n’a pas manqué dans la France de 2008, l’an II du gouvernement Sarkozy. Le pays est aujourd’hui le sujet de comptes rendus dont certains rappellent l’Amérique du Sud des années 1970. Après une visite des prisons françaises, le commissaire européen aux Droits de l’homme, Thomas Hammarberg, ne s’est pas contenté de trouver “inacceptable” la situation carcérale ; il a également reproché à la politique judiciaire française d’agir en contradiction avec les “droits humains fondamentaux”. Cet été, pièces justificatives à l’appui, Human Rights Watch a brossé un sombre tableau des procédés de la police française, jugés brutaux, et notamment de ses méthodes d’interrogatoire. Il se passe en France quelque chose de tout à fait inquiétant.
Après les années de plomb, sous Jacques Chirac – qui furent, avec le recul, des années immobiles mais douillettes –, un nouveau style politique a fait une apparition fracassante avec Sarkozy. Un style qui porte préjudice à la grande culture démocratique du pays. Le discours politique se radicalise, comme si Sarkozy et ses camarades de combat avaient été à l’école de George W. Bush. Leur credo est le suivant : ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. L’axe du mal version Sarkozy se compose des syndicats, des journalistes, des juristes, des étudiants, des scientifiques et des immigrés, qui risquent, dans le pire des cas, d’avoir un aperçu musclé du nouvel esprit en vigueur dans les salles d’audience et les commissariats. La réforme des institutions qui vient d’être adoptée en France ne peut que renforcer cette inquiétude. La Constitution, originellement destinée à conférer plus de droits au Parlement, a au moins renforcé dans les mêmes proportions le rôle déjà considérable du président et réduit le pouvoir du gouvernement. Celui-ci, nommé par le président, sert aujourd’hui de cabinet privé de l’Elysée, dont la toute-puissance fait penser au Versailles des rois de France. Sarkozy peut se rendre seul aux conférences des chefs d’Etat et de gouvernement. Cela fait longtemps qu’il porte les deux casquettes, et ses ministres ne sont depuis le début que ses chefs de rayon.
Enivré par le pouvoir, Sarkozy se sent des compétences pour tout. Il prononce des discours sur la maladie d’Alzheimer et la psychiatrie, sur l’industrie automobile, sur le logement, sur l’urbanisme, présente des projets pour une croissance durable et contre la misère ; il a une vision de l’avenir de l’Afrique, et une des chances du Québec ; il a son idée sur l’éolien, sur le Tibet et sur le rugby. Et, lorsqu’il n’a vraiment rien à faire, il demande à l’Unesco d’inscrire la gastronomie française au Patrimoine de l’humanité. Ses discours et ses projets sont rarement ceux que l’on pourrait attendre d’un homme d’Etat. Eternel candidat en campagne, il est toujours à l’affût du prochain conflit. En ces temps troublés, il manque au système politique français une figure apaisante, un cadre de référence fiable, une instance neutre.
Si Sarkozy était au moins l’homme d’action pour lequel il se fait passer, le champion de l’intérêt général, on pourrait minorer ce type de projets. Mais la situation se trouve encore aggravée par le fait que, depuis son arrivée au pouvoir, le président semble avoir oublié ce qu’il avait promis aux plus défavorisés, alors qu’il a tenu scrupuleusement tous les engagements qu’il a pris auprès des privilégiés. Sarkozy – plus personne n’en doute en France – a abandonné le principe d’égalité de traitement de tous les citoyens. Il n’est pas le “président de tous les Français”, mais plutôt un chef de clan parvenu à la fonction suprême. Tout naturellement, ce devrait être l’heure de l’opposition. Or – et c’est aussi ce qui met en difficulté la démocratie française – celle-ci n’existe plus. Les socialistes, seuls capables de mettre sur pied une alternative pour la prochaine présidentielle de 2012, sont passés tout près de la dissolution. Incapable de régler ses querelles internes, terrorisé par les ambitions de ses éléphants, jeunes ou vieux, le parti ne fait, pour l’heure, plus partie des options.
Sarkozy et ses partisans n’ont cependant pas de quoi jubiler. En effet, chaque fois que des situations conflictuelles de ce type sont apparues, que la machine politique s’est grippée, le peuple français s’est toujours manifesté. Cela fait tout juste trois ans que les banlieues autour de Paris s’enflammaient et que le gouvernement proclamait l’état d’urgence. Depuis, aucun des problèmes qui avaient conduit à la révolte n’a été abordé sérieusement. Sarkozy, qui avait promis un “plan Marshall”, ne veut plus entendre parler de ce dossier. Au lieu d’argent, d’économistes, d’urbanistes, d’architectes et d’enseignants, il envoie de nouvelles unités de police dans les quartiers socialement défavorisés. Ces précautions pourraient cependant se révéler prochainement utiles, car la grogne monte, palpable.
Les forces de la désintégration déchirent la France plus que tout autre pays, car la société française est un mélange bigarré d’ethnies, de religions et de citoyens à la pensée libertaire rafraîchissante, mais le ciment qui maintenait le tout s’effrite. Le processus avait commencé avant Sarkozy, mais le président n’a rien entrepris pour le ralentir, l’atténuer ou créer du lien. Au contraire : en divisant pour mieux régner, il sape un peu plus la cohésion nationale. Et l’évolution actuelle démontre d’une façon exemplaire que la démocratie et l’Etat de droit ne vont pas de soi mais doivent être reconquis chaque jour, entretenus et parés de sens, de volonté et de vertu. L’Allemagne l’a appris d’une façon plus amère que tout autre pays. La France, qui s’est le plus souvent trouvée du bon côté de l’Histoire, doit aujourd’hui prendre garde de ne pas l’oublier
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Ullrich Fichtner
Der Spiegel
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