La panique gagne Wall Street, la dynamique Sarah Palin est submergée
Par Patrick Sabatier
Les chaînes de télévision américaines suivent en parallèle le jeu de massacre qui continue à Wall Street, sur le thème "À qui le tour ?", citant les prochains gros dominos qui vont tomber.
ANDRE PENNER À J - 48 de la présidentielle, la panique gagne. À Wall Street d'abord, où le New York Stock Exchange a plongé mercredi
(- 4 %) en dépit de la nationalisation du géant des assurances AIG (American International Group) dont l'administration Bush espérait pourtant qu'elle rassurerait les marchés. Au siège de la campagne de John McCain ensuite, où l'on constate que la dynamique qu'avait relancée l'apparition de Sarah Palin a été submergée par l'anxiété que suscite la crise financière. Et que, de surcroît, le candidat ne parvient pas à tenir un discours cohérent et crédible sur l'économie et à se démarquer de la faillite retentissante de l'administration Bush.
Les écrans de télévision étaient consacrés mercredi soir à des émissions sur le thème "Votre argent est-il en sécurité ?" dans lesquelles les commentateurs et experts s'employaient à décourager les Américains de se précipiter à leur banque pour en retirer leurs avoirs et les cacher sous leur matelas. Mais les mêmes chaînes suivaient en parallèle le jeu de massacre qui continue à Wall Street, sur le thème "À qui le tour ?", citant les prochains gros dominos qui vont tomber.
La principale société d'épargne du pays, WaMu (Washington Mutual) est en tête de liste. Elle implore elle aussi une bouée de sauvetage du gouvernement pour l'aider à trouver un repreneur éventuel qui lui épargnerait une faillite certaine. On a appris qu'une troisième grande banque d'affaires, Morgan-Stanley, est elle aussi sur la pente qui a mené Lehman Brothers à la faillite et qu'elle est entrée en discussion avec la banque Wachovia en vue d'une fusion en forme de sauvetage. Même la valeur la plus sûre de Wall Street, Goldman-Sachs, est "sous pression", selon la litote pudique employée par des commentateurs soucieux de ne pas affoler le boursicoteur.
Le camp républicain tout entier ressemble de plus en plus à un poulailler
"Personne ne sait, en fait, où cela va s'arrêter", reconnaissent tous les experts qui défilent sur les plateaux de TV. La crise a pris l'aspect d'un trou noir engloutissant des centaines de milliards de dollars d'investissements, mais aussi d'aides gouvernementales. Le cumul des sommes déboursées par le Trésor ou la Réserve fédérale pour tenter (en vain) d'endiguer la crise depuis la faillite de Bear-Stearns en mars s'élève déjà à 816 milliards de dollars. Ils vont s'ajouter à un déficit budgétaire programmé de plus de 400 milliards. Soit un trou de plus de 1.200 milliards dans les finances publiques (près de 10 % d'un PNB de 13.000 milliards), que la Fed et le Trésor ne peuvent combler qu'en faisant fonctionner la planche à billets au risque de voir le dollar s'effondrer et l'inflation redémarrer rapidement.
Du coup, la campagne présidentielle passe au second plan. Ce qui, en un sens, vaut mieux pour un John McCain qui ne sait plus trop où donner de la tête. Mardi, le candidat républicain et sa colistière Sarah Palin, visiblement mal informés ou incapables de mesurer la gravité de la situation, déclaraient fermement leur hostilité à toute intervention de l'État pour sauver AIG de la faillite. Mercredi, les mêmes approuvaient l'intervention de la Fed qui a déboursé 85 milliards pour prendre le contrôle de l'assureur. Décision "compréhensible" a déclaré sans se démonter une Madame Palin "très déçue que les contribuables doivent encore payer les pots cassés". McCain a expliqué son soutien à la mesure qu'il condamnait la veille par l'impérieuse nécessité de protéger les retraites et l'épargne des citoyens menacée si on avait, comme il le préconisait, abandonné AIG à son sort.
En fait le camp républicain tout entier ressemble de plus en plus à un poulailler où courent en tous sens des volatiles sans tête. Certains conservateurs se lamentent de voir Bush trahir en rase campagne le credo libéral et enragent d'assister au triomphe d'un État fédéral contre lequel ils n'avaient cessé de mener une croisade idéologique. D'autres, McCain en tête, tentent d'opérer un tête-à-queue et de se métamorphoser en champions de la régulation des marchés et de la lutte contre la "cupidité irresponsable" des financiers de Wall Street alors qu'ils avaient pendant un quart de siècle oeuvré à la libéralisation des marchés financiers.
Les nouvelles publicités de la campagne McCain le présentent comme l'homme qui va enfin "réformer Washington et Wall Street" et mettre fin pour de bon à "l'absence de régulation, la gestion irresponsable et la mentalité de joueurs de casinos", responsables de la crise selon lui. Ce virage sur les chapeaux de roue vers une trajectoire populiste fustigeant la "corruption" des milieux financiers et promettant au peuple la protection du gouvernement, inquiète le très conservateur Wall Street Journal , gardien du temple de l'orthodoxie libérale, qui s'en est pris dans son éditorial de mercredi matin à la "confusion" du message de McCain sur l'économie.